22 février 2008

Un document qui compte

Je suis une liasse de papier d’une trentaine de pages. Je m’appelle Cahier des clauses administratives particulières, mais mon surnom est CCAP. Je suis agrafée dans mon coin supérieur gauche. J’ai été conçue dans le cabinet d’un architecte, envoyée par courriel à un agent administratif d’une mairie, qui gère les marchés publics. Il m’a apporté quelques modifications, puis imprimée et agrafée. Deux petits trous. Plus tard, j’ai été photocopiée en une trentaine d’exemplaires. Pour cela, on m’a ôté mon agrafe et placée sur le chargeur du photocopieur. Puis j’ai été agrafée de nouveau. Quatre petits trous. Quelques jours plus tard, on s’est aperçu qu’il fallait encore me photocopier. Six petits trous. Puis j’ai été placée dans un gros dossier que beaucoup de gens ont manipulé. J’ai été signée et paraphée 12 fois. On m’a encore dégrafée et photocopiée – huit petits trous –, puis je suis partie avec le gros dossier original et son double, dans un carton, vers la Préfecture. Là-bas, j’ai été tamponnée avec violence, puis remise dans une enveloppe, direction la case départ. Et là, au retour, on a encore eu besoin de me photocopier, sûrement à cause de mon tampon préfectoral tout frais. Dix petits trous. On m’a rangée dans un carton à archives. Plus tard, beaucoup plus tard, une autre main m’a ressortie. J’étais dans un bureau étranger, plein de factures. On m’a encore dégrafée et photocopiée deux fois. Douze petits trous. Mes doubles sont partis avec une facture, et on m’a rangée dans le carton à archives. C’était il y a plus de dix ans. Mon carton n’a plus jamais été déplacé depuis. Mais aujourd’hui je sens qu’on me pousse, le carton s’ouvre, je revois le jour. J’ai un peu jauni, un peu séché. Je sens plus fort. On me jette dans un grand sac en plastique noir, qu’on ferme. Je suis dans le noir et j’ai chaud, très chaud, trop chaud. Je craquèle, je m’effrite. Je disparais.

19 septembre 2007

Tout mon possible

"Bonjour Monsieur,

- Bonjour Madame, comment allez-vous ?

- Très bien, merci, et vous ?

- Ca va. Je voulais vous indiquer que je vous envoie ma facture, elle part au courrier demain jeudi.

- Ah d'accord. C'est le premier acompte ?

- Oui, voilà. Par contre il faudrait que je sois payé rapidement, parce que je dois régler mon fournisseur mardi prochain.

- Mardi ? Mais ça n'est pas possible vous savez, ça part au Trésor Public, il faut compter au moins 15 jours...

- Ah mais non, moi je vois mon fournisseur mardi, il a déjà fait les pièces, ce n'est pas possible.

- On va tâcher de hâter le paiement, mais il y a des délais incompressibles, vous savez.

- Merci de faire votre possible. Sinon, je voulais vous dire, je vais devoir décaler la pose de la fresque, parce que là ce n'est pas possible.

- Ah bon, mais quand ?

- Le 28 octobre.

- Un mois plus tard alors ?

- Oui, parce que là je ne peux pas travailler, il y a des artisans chez moi, ce n'est pas calme, impossible de se concentrer, et comme ils ont pris du retard, moi aussi. Bon, je vous envoie ma facture par mail ?"